Cameroun : Les mystères des chefferies se dévoilent à Paris

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A priori, l’idée était carrément risquée. Sur le papier, exposer le patrimoine traditionnel des chefferies camerounaises dans le cadre très français et très parisien du musée du quai Branly-Jacques Chirac, aborder « la culture des communautés sous un angle nouveau et immersif », le tout « le long d’un parcours conçu comme une plongée au cœur de la société bamilék », avait un léger et malsain goût de déjà vu. En parcourant l’exposition « Sur la route des chefferies du Cameroun, du visible à l’invisible » (jusqu’au 17 juillet 2022) ne pas être témoin un remake modernisé de ces expositions coloniales de sinistre mémoire ? pour exposer sur l’esplanade du Champs de Mars un « village nègre » (Exposition Universitaire de Paris de 1889) ou, quelques années plus tard, pour représenter la case d’un chef Bamoun et reconstituer un Village soudanais (Exposition coloniale internationale de 1931) ?

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Que le commissariat soit pris en charge par le Camerounais Sylvain Djache Nzefa, architecte-urbaniste et coordinateur général de l’association Route des chefferies, qui fait un impressionnant travail de terrain, pourrait rassurer, sans forcément convaincre.

25 chefferies au rendez-vous

Présentée comme un moment important de la vie culturelle française, l’exposition a ouvert ses portes le 5 avril en mettant en lumière des chiffres impressionnants : 25 chefferies du nord et du nord-ouest du Cameroun représentées, 270 objets présentés, dont seulement 40 issus des collections du Quai-Branly, 800 m2 « décors fabriqués par des artisans du Cameroun », 6 artistes contemporains, 8 films, 4 « rotations de trône » honorés successivement…

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Les premiers pas faits dans le musée à la sauce bamiléké ont failli confirmer la crainte d’une mise en scène dépaysante et factice introduite par la reconstitution d’une chefferie modèle – avec « cet ‘axe de vie’ couvrant le marché, la cour centrale, le palais du chef et rejoint l’espace sacré » qui « parie sur les frontières du chef, où seuls les initiés ont le droit d’entrer ». Fresques réalisées in situ, palais construit de toute pièce sous les plafonds d’un immeuble dessiné par Jean Nouvel, papier peint représentant une forêt tropicale luxuriante : le début de l’exposition rappelle vaguement les salles de l’ancien musée de l’homme du Trocadéro, moins les en tissu.

Vues de l’exposition « Vers les chefferies du Cameroun, du visible à l’invisible », du 5 avril au 17 juillet 2022, au musée du quai Branly, à Paris. © Delafontaine/Musée du quai Branly

Cette exposition ouvre des portes et en même temps pointe les portes qui restent fermées.

Cependant, au fur et à mesure que le visiteur avance dans les salles, la scénographie se dépouille au profit des objets, tissant progressivement des liens, appréhendant des cultures très sophistiquées et, presque sans s’en rendre compte, s’éloignant du « visible » vers « l’invisible ». Avec une certaine douceur il prend conscience de ce qu’étaient et sont les chefs du Cameroun, de leur fonctionnement. Surtout, il prend la mesure de ce qui lui restera inconnu s’il était lui-même camerounais – à moins qu’il ne soit initié. « Sur la route des chefferies du Cameroun » est une exposition qui ouvre des portes tout en pointant du doigt les portes restées fermées. Pourquoi ne pas garder une partie du mystère ?

D’autant plus que les portes ouvertes sont nombreuses : l’art royal, le culte des ancêtres, la place de la femme au cœur du pouvoir, les sociétés secrètes, les liens entre l’art ancien et l’art contemporain, le parcours que Sylvain Djache Nzefa a tracé avec l’historienne de l’art Cindy Olowou, l’enseignante-chercheuse Rachel Mariembe et le responsable des collections africaines du musée du quai Branly, Aurélien Gaborit, invitent à la curiosité et proposent différentes pistes de compréhension.

de nature humaine

L’un des plus stimulants dans un monde où l’écologie occupe une place essentielle concerne la relation entre l’homme et la nature. Comme l’écrit le chef bapa pour Simeu David II dans le catalogue de l’exposition : « La nature dans toutes ses composantes, et en particulier la terre, a toujours été magnifiée par les peuples des prairies : dans les langues de ces peuples la terre porte le même nom que Dieu (Oui, en langue Bapa.) Ces personnes considèrent la nature comme la source de tout, d’où son assimilation au divin, elle est la mère nourricière, la source de la vie, de notre bien-être et de notre équilibre individuel et social, il nous donne de la nourriture, des vêtements, un abri, de la chaleur, des divertissements… »

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Les liens profonds qui existent entre les hommes et leur environnement, c’est sans doute un point commun entre toutes les chefferies, mais aussi entre les arts, les pratiques religieuses et sociales, voire la vie quotidienne. « Les éléments fondamentaux de la nature que sont la végétation, la terre, la pierre, l’eau sont chargés d’énergie spirituelle ou à l’état d’être », écrit Sylvain Djache Nzefa. C’est pourquoi naît chez l’homme le désir d’entrer en dialogue avec la nature, de la transformer. Ce dernier apparaît comme un élément qui est au-dessus, mais sans être le centre de l’univers. […] Cette vision se traduit par des liens symboliques entre les humains et les autres éléments naturels. Chacun des systèmes de fonctionnement du corps et de l’esprit est associé à un élément minéral, végétal, animal ou spirituel. †

Une capuche d’éléphant de la société secrète Kuo’si de la chefferie Balatchi figure sur l’affiche de l’exposition « Sur la route des chefferies du Cameroun, du visible à l’invisible », présentée du 5 avril au 17 juillet 2022. © Musée de Quai Branly

Du début à la fin, l’exposition ne cesse de démontrer ce lien organique, impliquant un grand respect du monde vivant. Par exemple, la pratique de la chasse obéit à de nombreuses règles. Le chasseur n’a pas le droit de tuer un animal endormi, gestant ou en travail; lors d’un battement collectif, il ne peut appeler ses camarades que par leur diminutif. Au royaume de Bangoua, la chasse est même interdite certains jours tabous (nzenze)

totems

Ce pacte qui lie les individus au monde vivant se traduit notamment par la pratique du totémisme. « Dans les Grassfields, le totem s’appelle pigiê Vrai mepi, qui signifie littéralement « entreprise double », écrit Sylvain Djache Nzefa. Il désigne tout animal, végétal ou minéral qui vit en parfaite harmonie avec un individu, de telle sorte que l’un des deux souffre lorsque son revêtement souffre et peut mourir lorsque son totem est atteint. […] Les liens qui unissent l’homme aux siens pi ses liens d’interdépendance : l’homme prête son intelligence et son âme à son pi pour qu’il échappe aux pièges, et en retour le pi met ses qualités à disposition pour que l’homme puisse agir dans certaines circonstances. †

Le serpent à deux têtes est l’emblème des Bamoun et symbolise l’invincibilité du roi

Et puisque les totems servent d’emblèmes aux grands hommes du chef, on les retrouve dans de nombreuses créations, rendues de façon réaliste ou par des figures géométriques. Les animaux les plus puissants sont souvent associés à la figure du pouvoir royal. « Le serpent à deux têtes est l’emblème des Bamouns et symbolise l’invincibilité du roi et son double pouvoir, spirituel et royal, de médiateur entre les vivants et les morts », note Sylvain Djache Nzefa. Outre le serpent, de nombreux animaux apparaissent souvent dans l’iconographie : le lion, la panthère, l’éléphant, le buffle, mais aussi la chouette, le lézard, le turaco, le chimpanzé, le crocodile… Dans la salle où trônes montrés par pourle lion apparaît de nombreuses fois, symbole des chefferies Batoufam, Bangoulap, Bolatchi, Foto… Tandis que la chefferie Bandjoun célèbre l’éléphant.

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Symbole de force, de prospérité, de longévité et de puissance, l’éléphant se retrouve naturellement parmi les symboles de la puissance du roi. Notamment chez le chef de Bafou, qui a prêté son totem pour l’exposition, un gigantesque éléphant de plus de 3 mètres de long, fait de toile, de paille, de rotin et de bois, alors qu’il est généralement gardé jour et nuit et ne sort jamais dehors. et fêtes. Le roi en chef, pour Dong Kana Victor III explique : « Les animaux que les rois des Grassfields utilisent comme doublure sont pour la plupart des créatures imposantes, très visibles au sein des chefferies, et sont vus dans l’imaginaire collectif comme de redoutables prédateurs, d’où le nom de na’temah, nomtema (« l’animal qui n’est pas chassé »), qui dans les chefferies désigne la tête. †

L'éléphant totem de la chefferie Bafou est présenté dans l'exposition « Sur la route des chefferies du Cameroun », au musée du quai Branly.  © La route des chefferies

L’éléphant totem de la chefferie Bafou est présenté dans l’exposition « Sur la route des chefferies du Cameroun », au musée du quai Branly. © La route des chefferies

L’éléphant est aussi souvent représenté sous les masques de sociétés secrètes comme la kemdjye qui joue essentiellement un rôle économique et, surtout, la kuosi, qui « soutient le roi sur le plan administratif, militaire, économique, agricole et ésotérique ». La puissance de ce dernier s’exprime surtout lors de la danse tso, la danse de l’éléphant…

Éloge de l’équilibre

La fin de l’exposition, avec ses vidéos de danses traditionnelles, pourrait sembler folklorique : non, car tout le parcours a offert à chaque visiteur observateur diverses clés de compréhension. Et une vision de l’homme peut-être moins déconnectée de la nature. Le chef présente son écrin patrimonial et son parcours scénographique bapa pour Simeu David II appelle à « une plate-forme d’éducation et de questionnement pour tous sur l’absolue nécessité de créer un juste équilibre entre nos besoins vitaux et la conservation de la nature, de ne pas ‘scier la branche sur laquelle nous sommes assis' ».

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Source :
Jeune Afrique

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