Pandora Papers : Au Kenya « il existe une forme d’impunité pour les familles très influentes »

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Les Pandora Papers ont mis en lumière l’ampleur de l’évasion fiscale au Kenya. Malgré les promesses du chef de l’Etat kenyan de lutter contre la corruption, le pays reste à la 124e place sur 180 selon Transparency International. Entretien avec la chercheuse Alexia Van Rij, auteure pour l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales) d’une étude intitulée « La corruption au Kenya. Décoder un phénomène multiforme », publié en septembre dernier.

RFI : Les révélations des Pandora Papers sur la fortune et l’évasion fiscale de la famille Kenyatta sont-elles une surprise ?

Alexia Van Rij : Non, il n’y a rien d’étonnant. Des fonds détournés vers Kenya sont blanchis de quatre manières différentes : l’immobilier, les voitures, les campagnes électorales et l’offshore. Mon travail a montré qu’au Kenya, 5 à 10 familles se livrent à l’évasion fiscale. La famille Kenyatta est clairement l’une de ces familles. D’un autre côté, cela arrive à un moment qui est assez malheureux pour Uhuru Kenyatta car il veut bien terminer son mandat et laisser un héritage glorieux, à l’image de son père qui a laissé l’image du père de l’indépendance. Les Pandora Papers confirment également que toute la famille Kenyatta est impliquée, du frère à la mère en passant par les sœurs. C’est une bonne illustration du phénomène dynastique à l’œuvre au Kenya, et comment le pouvoir politique et le pouvoir économique sont inextricablement liés.

Comment l’empire économique de la famille Kenyatta a-t-il été construit à l’origine ?

Il faut remonter à l’indépendance, lorsque Jomo Kenyatta a plus ou moins pris le relais des colons britanniques avec son clan, qui s’appelle la « Mount Kenya Mafia ». Ils s’emparèrent des terres les plus riches et les plus intéressantes d’un point de vue agricole. Et c’est cette appropriation des terres arables autour du mont Kenya dans la région centrale qui a constitué la base de la fortune de Kenyatta. C’est ce que l’on peut appeler « le péché originel ». Nous avons alors été témoins de politiques gouvernementales orientant les investissements et favorisant ainsi le développement dans les zones où la famille Kenyatta possédait des terres. On a aussi vu des entreprises détenues par les Kenyatta remporter de gros contrats publics, ce qui peut être perçu comme une forme de corruption et former une sorte de cercle vertueux, qui permet d’enrichir Kenyatta et son clan.

En fait, vous montrez dans vos recherches que la corruption au Kenya n’est pas seulement une affaire de détournement de fonds et de pots-de-vin. C’est un phénomène qui, dites-vous, « est devenu plus complexe » au fil des ans ?

Absolu. Au fil du temps, nous avons une accumulation du pouvoir économique et politique de certaines dynasties, rendant les formes de corruption moins visibles. Par exemple, si l’on s’intéresse au débat autour du Nairobi Eastern Bypass – une route construite pour mieux desservir certaines régions du pays – on voit qu’il profite à certains investissements immobiliers de la famille du président Kenyatta. S’agit-il d’un détournement de fonds ou y a-t-il un conflit d’intérêts ? À mesure qu’elle devient plus complexe, la corruption devient également de plus en plus difficile à qualifier et à identifier. Et cela ne s’applique pas seulement à la dynastie Kenyatta. La dynastie Me, par exemple, est également très impliquée dans cette logique.

Ces dernières années, cependant, le président Kenyatta s’est imposé comme le champion de la lutte contre la corruption dans son pays, y compris la lutte contre l’évasion fiscale. Était-ce juste un discours de façade ?

Le chef de l’Etat semblait convaincu de la nécessité de lutter d’une manière ou d’une autre contre la corruption en raison des bénéfices qu’elle peut apporter du point de vue de la relation avec les investisseurs publics et privés. Mais sa famille et ses milieux économiques et politiques le rendent trop étroitement associé à des intérêts qui vont à l’encontre de la lutte contre la corruption. Des mesures restrictives ont été prises en matière d’évasion fiscale. La banque centrale a également semblé de plus en plus exigeante à certains niveaux. Donc dans un sens on peut dire que l’évasion fiscale est effectivement devenue plus compliquée pour les personnes inférieures aux Kenyatta, aux Moi ou aux Chandaria. Mais pour les familles très influentes, il existe une forme d’impunité, en raison de leurs relations et du grand poids qu’elles ont au Kenya.

Existe-t-il donc une forme de double standard dans la lutte contre la corruption ?

La lutte contre la corruption a en effet été instrumentalisée à des fins politiques pour affaiblir les opposants. Le cercle politique de Kenyatta n’a aucun intérêt à démanteler le grand système de corruption, car ils en ont été les bénéficiaires pendant des décennies. La lutte contre la corruption se concentre donc aujourd’hui principalement sur l’opposant William Ruto, l’actuel vice-président, qui est perçu comme un parvenu menaçant pour Kenyatta et son entourage. Guillaume Ruto acquit très vite une certaine fortune en tant que député, au niveau local, ce qui effraya les dynasties politiques déjà établies car cela risquait de mettre en danger leurs intérêts.

Ce lien intime qui existe au Kenya entre pouvoir politique et pouvoir économique est, écrivez-vous, un des héritages de la colonisation britannique. Comment?

Sous la colonisation britannique, il existait un système d’incitations matérielles qui pouvait se traduire dans la relation patron-client. Ce système était destiné à persuader les dirigeants et administrateurs kenyans de coopérer avec les colons britanniques, c’est-à-dire de soutenir leur présence dans la zone en échange d’incitations financières ou par des dons de terres. Ainsi, nous nous sommes habitués à assimiler le soutien politique à la récompense matérielle, au pouvoir et à la richesse. Cette logique a été adoptée avec l’indépendance du Kenya.

Si un président qui arrive au pouvoir y voit une opportunité d’enrichissement pour son clan, alors la corruption au Kenya est étroitement liée à la question des divisions ethniques.

Cette idée qu’avoir un président de sa communauté garantit une certaine protection et des avantages relativement plus importants par rapport aux autres communautés est bien vivante. Et c’est quelque chose qui est grandement cultivé lors des campagnes électorales, nationales ou locales. Nous jouons beaucoup avec ces questions. En pratique, non, cela ne garantit pas la protection et la richesse de l’ensemble de la communauté ethnique du président ou du gouverneur de province. C’est une interprétation plutôt artificielle. Cependant, c’est une idée répandue que les politiciens jouent pour se faire élire.

Lors de la mort des témoins Jomo Kenyatta et Daniel Arap Moi, nous avons été témoins de ce phénomène. Le premier est perçu comme un partisan de l’enrichissement de son ethnie. Résultat : à son arrivée au pouvoir, le second veut rétablir l’équilibre, perpétuant ainsi la corruption.

Sous Jomo Kenyatta il y a en effet une certaine frustration de la part des Kalendjins, mécontents de ne pas bénéficier des fruits du développement et aussi de la corruption. En réalité, encore une fois, sous Kenyatta, tous les Kikuyu n’ont pas bénéficié du système, mais surtout le clan Mount Kenya qui l’entoure. Mais par extension, il a fait naître l’idée qu’il bénéficiait à l’ensemble de la communauté économique de Jomo Kenyatta.

Ainsi, lorsque Daniel Arap Moi arrive au pouvoir, il adopte cette idée pour perpétuer ce système patron/client dans une attitude vengeresse qui lui permet de justifier ses méfaits, largement incarnés par le scandale des détournements de fonds Goldenberg dans les premières années. l’idée que tolérer la corruption et le favoritisme serait acceptable parce que son prédécesseur l’a fait et ce n’est qu’une juste revanche. Et c’est ce qui fait perdurer le phénomène de corruption dans le pays.

► À lire aussi : Pandora Papers : le président kenyan épinglé avec 42 autres politiciens africains

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