Saison littéraire 2022 : Afrique-Caraïbes-Amérique noire (1)

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Moins riche que les années précédentes, la rentrée littéraire propose cette année 490 titres inédits, dont 345 romans français pour 135 étrangers. Le monde noir est à l’honneur dans l’épisode littéraire de cet automne. Un aperçu en deux parties de l’essentiel et des premiers romans. Bonne découverte, en attendant la deuxième partie qui sera en ligne dimanche prochain.

Le roman Cacaoland

chose n’aime pas les théories. Cette romancière et réalisatrice ivoirienne appelle les écrivains à ré-imaginer la réalité : « Tu construis un retour de flamme fait de beautés et de plaisir « , a-t-il déclaré à un journaliste venu l’interviewer il y a quelques années. Il l’a fait avec son premier roman, Payé debout (2014), qui a exposé les dessous de la société de consommation. Plus de 50 000 exemplaires de ce roman qui l’ont rendu célèbre ont été vendus. Après deux autres romans – camarade papa (2018) et fantôme noir (2020), de facture plutôt classique -, Gauz renoue avec son nouveau roman Cacaoiens avec la veine contestataire et satirique qui avait fait son succès.

Qui sont les Cacaoiens ? Ce sont les habitants des pays africains producteurs de cacao qui veulent émanciper leur pays du processus d’exploitation capitaliste et produire et vendre leur propre chocolat. Pour lutter contre l’industrie occidentale du chocolat, ces citoyens révolutionnaires proposent de former un cartel », comme un certain Pablo (qui) un jour rassembla les siens dans la jungle de Medellin « . Tout un programme !

A mi-chemin entre scénario, drame et récit historique de la production de cacao, Cacaoiens se lit comme un pamphlet voltairien merveilleusement subversif.

Première phrase: « Ce qui est bien quand on est mort, c’est de pouvoir vraiment dire ce qu’on pense sans jamais avoir peur de rien… »

Cocoaians (Naissance d’une nation chocolatée), par Gauz. Aux éditions L’Arche, collection « Écrits pour la parole », 106 pages, 14 euros.


Les morts-vivants de Pointe-Noire

Après avoir longuement célébré le royaume des vivants, les Congolais Alain Mabanckou engage ses lecteurs avec son nouveau roman Le commerce allongé, dans le monde des morts. Mais pour l’auteur de Verre brisé et de mémoire de porc-épicParler des morts est un prétexte pour parler des vivants, de leur corruption, de leurs inégalités, de leurs amours et de leurs haines. Le protagoniste du roman en est la preuve vivante : la jeune et extravagante Liwa Ekimakingaï, aussitôt enterrée, ne sort-elle pas de sa tombe pour percer le mystère de sa soudaine disparition ?

Ce va-et-vient constant entre le monde des vivants et celui des « menteurs » est la recette du récit à la fois terre à terre et satirique proposé par Alain Mabanckou. Son nouveau roman s’inscrit dans le réalisme magique latino-américain, sur fond de rumeur de Pointe-Noire, ville natale de l’auteur dont l’énergie créatrice anime son œuvre.

Première phrase: « Vous ne cessez de vous le répéter au point d’en être maintenant convaincu : Il y a moins d’une heure une nouvelle vie a commencé pour vous lorsqu’un tremblement de terre a déchiré la terre environnante et vous avez été aspiré par un cyclone avant d’être jeté là où vous vous trouvez maintenant , au-dessus d’une éminence de terre dominée par une toute nouvelle croix de bois. »

►Le commerce allongé, par Alain Mabanckou. Seuil, 289 p., 19,50 euros.


Portraits de femmes

Une vieille femme meurt dans une maison de retraite quelque part dans le sud-ouest de la France. Atteinte d’une maladie neurodégénérative, elle perd l’usage du français et se met à parler une langue étrangère que personne autour d’elle ne semble comprendre. Seule une thérapeute, elle-même d’origine étrangère, s’intéresse beaucoup à la pulsion linguistique de Consolée/Astrida et tente de percer son secret. En consultant le dossier biographique, Ramata parvient à remonter à l’ascendance africaine de la vieille dame. Elle grandit dans la colonie belge du Ruanda-Urundi, l’actuel Rwanda, avant d’être enlevée à sa mère et placée dans une institution pour « enfants mulâtres ». La découverte des traumatismes passés de Consolee permet à Ramata d’affronter les fantômes de son propre passé africain. C’est une épreuve de vérité pour les deux femmes, qui en ressortent apaisées.

Après un premier roman consacré au génocide des Tutsi, Beata Mère Mairesse livre avec ce nouveau roman deux portraits éblouissants de femmes qui tentent tant bien que mal de surmonter les cicatrices psychologiques et spirituelles de leur histoire coloniale.

Première phrase: « Elle s’est rangée du côté des araignées. »

►Console, par le maire de Beata Umubyeyi. Sinon 367 pages, 21 euros.


Un premier roman épicé

Un roman puissant, poignant et poétique, Marche dans la nuit de l’Américaine Leïla Mottley est basé sur des faits réels, impliquant des policiers d’Oakland, la ville natale de l’auteur. Le roman raconte l’histoire de Kiara, une adolescente noire livrée à elle-même après la disparition de ses parents. Afin de payer le loyer de son appartement qu’elle partage avec son frère aîné au chômage, Kiara arpente les trottoirs de sa ville, offrant son corps à tous ceux qui passent. Arrêtée par la police, elle devient l’esclave sexuelle d’un gang de policiers voyous qui lui imposent des jeux sexuels violents et diverses formes d’abus.  » Je ne suis qu’un morceau de fille couvert de viande », fredonne parfois la jeune prostituée pour se donner du courage. C’est cette histoire souterraine de résistance intérieure que le pouvoir deMarche dans la nuitcomme dans les meilleurs romans de Toni Morrison.

Première phrase: « La piscine est pleine de caca de chien et les rires de Dee se moquent de nous tôt le matin. »

►Explorez la nuit, par Leïla Mottley. Traduit de l’anglais par Pauline Loquin. 402 pages, 21,90 euros.


Souvenirs de la tombe

Sans aucun doute, Une somme humaine de l’Haïtien Makenzy Orcel est l’un des grands romans de cette rentrée littéraire. Ce roman se veut une « autobiographie » d’une jeune suicidée qui a révélé sa voix unique d’outre-tombe. Elle raconte son enfance, ses amours, ses pérégrinations entre la province et Paris, sur fond d’évolutions socio-politiques de la France contemporaine. C’est la somme d’une vie, certes ratée, mais pleine d’intuitions et de vérités sur la modernité française, faite de luttes, de menaces et de quelques points positifs.

Ces nouveaux « souvenirs d’outre-tombe » allient, avec un grand plaisir d’écriture, l’ambition balzacienne de capter toutes les dimensions de la comédie humaine et le flux joycien de la conscience. Une somme humaine est le deuxième volet d’une trilogie dont le premier volet se déroule en Haïti et dont la suite sera américaine. Vertigineux !

Première phrase: « Tout s’illumine d’entre les morts… »

►Une somme humaine, de Makenzy Orcel. Rivages, 624 pages, 22 euros.


Un classique arraché à l’oubli

Sorti en 1957, Ô terre, mon beau peuple ! est l’un des grands classiques de la littérature africaine moderne. L’auteur, le Sénégalais Ousmane Sembène, est connu comme romancier et cinéaste. Artiste engagé, l’homme a consacré l’essentiel de son œuvre cinématographique et littéraire aux questions socio-politiques brûlantes de son époque : colonisation, conflit entre tradition et modernité, défense des vernaculaires africains.

Le roman raconte l’histoire d’Oumar Faye qui revient dans son village après un long séjour en Europe. Soucieux de participer à la modernisation de son village et de sa mentalité, le personnage se débat avec le conservatisme de l’environnement et la domination des colons. Contrairement à des intérêts puissants, il est voué à une fin tragique car il n’a pas réussi à dissiper les doutes et les peurs au sein de sa propre famille. Il s’agit d’une œuvre de protestation, symbolique de la lutte qui a inspiré l’auteur lui-même.

La réédition de ce classique est une heureuse initiative avec laquelle nous avons un  » fondateur talent qui a influencé des générations d’écrivains africains.

Première phrase: « Le bateau reprit sa lente remontée du fleuve. »

Ô terre, mon beau peuple !, par Ousmane Sembène. Le livre contemporain, 187 pages.


Dans l’abîme de devenir féminin

Romancière, poétesse, nouvelliste, essayiste, l’Haïtienne Évelyne Trouillot a construit une œuvre riche autour d’une réflexion toujours plus approfondie sur la condition féminine. Cette question est au centre de son nouveau roman, Les jumeaux de la rue Nicolas. L’auteur explore l’abîme de la féminisation à travers le destin de deux sœurs, Lorette et Claudette, nées le même jour, du même père, mais de deux mères différentes. Ils essaient de sortir de l’autorité familiale et du carcan de la religion dans une société où la pauvreté est omniprésente. La recherche de l’identité des deux demi-sœurs se poursuit également à travers la confirmation de leur sœur jumelle qui est expliquée dans les dernières pages du roman.

Ce roman se lira aussi pour la beauté de sa langue. Poète dans l’âme, Évelyne Trouillot écrit dans un langage puissant qui mêle violence et pudeur, un langage évocateur qui plonge le lecteur dans une intériorité nourrie d’images, d’interrogations et de sens.

Première phrase: « Ce n’est que dans les airs que je me retrouve. »

►Les jumeaux de la rue Nicolas, par Évelyne Trouillot. Editions project’îles, 275 pages, 17 euros.


« Notre étreinte durera pour toujours »

Le titre du nouveau roman du Djiboutien Abdourahman Waberi fait penser à une chanson d’amour. Ce livre où la fiction se mêle à l’autofiction est en effet une déclaration d’amour du narrateur/auteur à sa fille Béa de 6 ans. Nous avions rencontré la petite Bea, intelligente et espiègle, dans le précédent roman de Waberi. Aux pages du nouvel opus de l’auteur cahier nomade, on la retrouve diminuée, atteinte d’une grave maladie et alitée dans un hôpital parisien. A son chevet : sa mère, sa grand-mère et son père, professeur aux Etats-Unis, sont présents dans ses pensées. Il appelle sa petite fille tous les jours, lui écrivant pour lui faire part de ses inquiétudes et des souvenirs de sa propre enfance malade à Djibouti.

Le dialogue quotidien entre père et fille aboutit à leur décision mutuelle de tenir un journal pour  » exprimer » la douleur et la souffrance du patient. Dire la maladie, peut-il aider à évacuer le mal ? Imaginer des histoires de rémission peut-il être un facteur de guérison, comme le dit le Dr. suggéra le Béa ?  » L’écriture m’a sauvé il y a longtemps. L’écriture peut aussi vous aider chuchote le père à l’oreille de sa fille. Pourtant l’espoir revient.

Dis-moi pour qui j’existe, titre inspiré d’une chanson de Joe Dassin, est un bel hommage à l’écriture et à la poésie, dont on puise le courage pour surmonter l’adversité. Touchant et poétique.

Première phrase: «… j’ai manqué de courage. »

►Dis-moi pour qui j’existe , par Abdourahman Waberi. JC Lattes, 267 pages, 20,90 €.

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